L'ATTENTAT DU "ROYAL"

Chés Nazus

On appelle ainsi les enfants d'Amiens et des alentours qui ont souvent le nez qui coule...

Quel que soit l'âge, pour entrer dans ces pages, il faut avoir gardé son coeur d'enfant.

 

Depuis nos ancêtres de l'Acheuléen...

Nous racontons dans ces pages, de façon illustrée et distrayante les pages heureuses et sombres de l'Histoire des "Samariens" (habitants de la Somme et d'Amiens), depuis qu'on en sait quelque chose.

Nuit de Noël 1942

 

Attentat rue des Trois-Cailloux à la brasserie "Le Royal"

Avec un culot insensé et doué d'une volonté sans limite pour créer un choc politique et émotionnel, un commando de Francs-Tireurs Partisans fit sauter l'établissement que l'armée hitlérienne avait transformé en foyer pour ses militaires cantonnés à Amiens. Voici le récit de cet acte resté gravé dans de nombreuses mémoires.

 

Par Pierre MABIRE

Photos : Collections privées.

Droits réservés.

Pour ce commando de militants communistes, il avait fallu un sacré culot et une détermination farouche animée par de longs mois d'inaction pour cause de pacte germano-soviétique (l'entente entre Staline et Hitler).

Les ordres donnés d'en haut par le dirigeant intérimaire de leur parti, Jacques Duclos, étaient on ne peut plus nets : ils devaient se plier à l'ordre de non intervention sur le sol territoire national contre l'armée nazie depuis mai 1940.

Ces militants, simples ouvriers, fonctionnaires ou employés du Chemin de Fer s'étaient résignés en attendant que le vent tourne.

 

Juin 1941. Changement de cap à 180°. Hitler ayant rompu le pacte avec Staline et envoyé ses troupes vers Moscou, ordre fut alors donné par Jacques Duclos à tous les militants restés fidèles de prendre la posture du combat.

Ce fut pour beaucoup l'entrée dans la clandestinité, le maquis, les actes de sabotage sur le réseau ferré, les lignes de téléphone sectionnées, des attentats contre des soldats et officiers allemands. C'est ainsi que fut créée l'organisation paramilitaire communiste des Francs Tireurs Partisans (FTP), avec ses ramifications en Picardie et à Amiens.

Enfin les militants les plus durs et engagés respiraient.

Le quotidien régional "le Progrès de La Somme" publiait les informations relatives aux restrictions de liberté et d'alimentation, ainsi que les communiqués d'Hitler et ceux de la propagande anti-juive de l'administration de Vichy. Mis sous séquestre dès le jour de la libération d'Amiens le 31 août 1944, il fut interdit de reparution et ses rotatives confisquées, accusé de Collaboration avec l'ennemi.

La bombe était une mine antichar française de 5 kg que Charles Lemaire avait récupérée dans un dépôt allemand, route de Roye, au lieu-dit « la Grenouillère ». Il l'avait recyclée en bombe à retardement en perçant son blindage pour y installer un détonateur et un cordon d'allumage « bickford ».

La date choisie pour l'attentat était hautement symbolique : le 11 novembre 1942. Jour de la défaite de l'Allemagne en 1918. Il s'agissait de montrer aux Allemands qu'ils n'avaient pas encore gagné la guerre. Et que le combat continuait.

 

Dans une France démantelée, les communistes comptaient bien être la grande force politique du pays qui saurait rivaliser, à la Libération, avec le mouvement de résistance gaulliste dont la voix s'exprimait sur les ondes de la BBC et s'organisait à partir de Londres et des colonies africaines.

Pour l'heure, il s'agissait de porter un coup au moral des troupes d'Occupation, et de montrer à la population que le gouvernement de Vichy et l'administration pétainiste n'étaient que des marionnettes entre les mains des nazis.

 

Il faisait nuit depuis longtemps, ce 11 novembre 1942. Le soldat de faction ne prit pas attention à André Lalou et Gisèle Dujardin qui semblaient se compter fleurette sous le porche de l'immeuble détruit du magasin Devred. Comme il avait soif, ou peut-être besoin de se soulager, il entra dans « Le Royal ».

La voie étant libre, le signal d'action fut donné. Charles Lemaire et ses compagnons s'approchèrent de la brasserie. Lorsqu'ils s'en éloignèrent, la bombe était sur me rebord de la fenêtre, cachée par les plantes. Le commando se dispersa.

Mais il ne se passa rien. Le dispositif n'avait pas fonctionné.

Le 12 novembre au soir, même opération, mais cette fois pour récupérer la bombe restée au même endroit.

Pourtant, le détonateur fonctionnait bien. Il explosa dans l'atelier de Charles Lemaire lors de son extraction, rendant sourd son « bricoleur » bien déterminé à recommencer.

La place René-Goblet, empruntée par les poseurs de bombe, lors de leur repli.

L'immeuble de l'ancienne Brasserie "le Royal", telle que nous le connaissons aujourd'hui, à l'enseigne d'une chaîne de commerce de chaussures. Peu de personnes savent maintenant la tragique histoire de Noël 1942 qui transforma la nuit de réveillon des soldats allemands en bain de sang, avec une cinquantaine de tués et presqu'autant de blessés.

Emile Baheu, ancien maire

de Camon,

un des membres du commando,

fils de déporté

Emile Baheu n'avait que 18 ans lors de l'attentat du "Royal". Il avait de bonnes raisons de s'engager dans les Francs Tireurs Partisans.

Son père, Paul, avait été arrêté le 7 mai 1942 à la suite d'une opération de sabotage de matériel ferroviaire (il était cheminot) et déporté en Allemagne. Un "voyage" dont il ne revint pas vivant.

Dès le début de l'Occupation à Amiens, l'armée allemande réquisitionna la prestigieuse brasserie "Le Royal" pour en faire un cercle militaire, ou foyer du soldat. Lieu de beuverie et de prostitution réservé aux occupants, elle constitua une cible de choix pour les Partisans déterminés à frapper un grand coup pour marquer l'entrée en Résistance des communistes dans la seconde moitié de 1941.

Tandis que les soldats d'Hitler paradaient dans les rues, se faisaient photographier pour montrer à leurs familles le résultat de leurs conquêtes militaires et de leurs destructions, exigeaient que les piétons leur cèdent le passage, la population vivait dans le rationnement, l'inconfort, dans des barraquements vétustes et sans hygiène. Dans une ville en ruines.

Après des premiers attentats perpétrés à Paris, Nantes et ailleurs par d'autres communistes comme eux, leur but était de frapper très fort, au coeur de cette armée et de la ville en partie ravagée par le gigantesque incendie de l'été 1940.

Les premières réunions secrètes se déroulèrent chez « mémère Dujardin », rue Pauquy et chez Gisèle Dujardin, rue Halaine-Ridoux. L'objectif fut rapidement fixé : faire sauter la brasserie « Le Royal » que l'armée allemande avait réquisitionnée pour en faire son « cercle militaire – foyer du soldat ». La bière et le vin y coulaient à flot. Les militaires coupés de leurs familles y trouvaient de jolies femmes pour leurs ébats sexuels. On y chantait très fort au rythme de la musique bavaroise.

 

Attaquer « Le Royal » n'était pas une mince affaire. L'établissement se trouvait au milieu de la ville, à l'angle de la rue des Trois-Cailloux et de la rue Ernest-Cauvin, à un lieu de grand passage. Mais, difficulté supplémentaire : l'entrée était gardée par des soldats armés jusqu'aux dents.

A force d'observation discrète des lieux, les partisans communistes avaient remarqué que la surveillance à l'entrée de la brasserie pouvait avoir des relâchements. Il arrivait que le soldat de faction quitte son poste pour aller écluser une bière, siffler un coup de schnaps pour se réchauffer ou aller pisser.

C'était dans ce laps de temps d'une minute ou deux à peine qu'il fallait agir.

 

Un véritable commando fut formé et les tâches réparties. André Lalou, le cheminot, et Gisèle Dujardin feraient le guet afin de donner le signal lorsque le soldat de garde irait boire un coup au bar. Charles Lemaire, un gars qui n'avait peur de rien, irait déposer l'engin explosif derrière les jardinières sur le rebord de la vitrine, accompagné de Jules Bridoux, avec l'assistance de Jean Petit, Lucien Joron et Marcel Martin.

A l'angle des rues des Trois-Cailloux et Robert-de-Luzarches, début du 20è siècle : les Etablissements Henri Devred au temps de leur splendeur. Les étages supérieurs étaient occupés par les ateliers de confection et retouche, et les bureaux d'aministration et de direction.

L'état de l'immeuble après sa mise à sac par l'armée allemande et l'incendie provoqué aux lance-flammes, comme dans le reste de la rue des Trois-Cailloux.

 

Les ruines de l'immeuble après abattage des étages supérieur. C'est sous le porche que se postèrent des membres du commando pour donner le signal d'action de l'attentat contre le Cercle militaire allemand installé dans les murs du "Royal", à quelques mètres de là.

 

La nouvelle date choisie fut celle de la nuit de Noël 1942. Ce n'était plus cette fois une mine antichar qu'il s'agissait de déposer devant la vitrine du « Royal », mais deux, au cas où l'une serait défaillante. Elles provenaient du même stock de dépôt allemand où Charles Lemaire était allé se servir.

Comme pour la première fois, André Lalou fit le guet, mais seul, à l'autre bout de la rue Ernest-Cauvin. Lucien Joron et Paul Petit étaient sous le porche du magasin Devred pour surveiller la rue des Trois-Cailloux. Il était 20h45 lorsque le soldat allemand en faction entra dans la brasserie pour se joindre aux fêtards et aux libations, pendant quelques minutes.

Jules Bridoux et Emile Baheu portaient les mines dans leur sac. Venant de la place René-Goblet, il leur fallut peu de temps, pour déposer les bombes dont le détonateur était relié à un simple cordon d'amadou.

 

Restait l'allumage. Ce fut le boulot de Charles Lemaire. Il s'approcha de la vitrine pour griller une cigarette et, dans un geste imperceptible, il alluma le cordon d'amadou à combustion lente. Fin de l'opération.

Tout le monde se dispersa après la récupération des armes individuelles par Marcel Capitaine, qui les remit ensuite à André Lalou, présent jusqu'à la fin.

Comme c'était la nuit de Noël, les patrouilles circulaient peu. Personne ne vint inquiéter André Lalou et Emile Baheu qui remontaient la rue des Trois-Cailloux, marchnat d'un pas pressé suivant cet itinéraire : rues des Otages, Saint-Fuscien, Pointin, Comte-Raoul, de Cagny.

Arrivés au carrefour du boulevard Pont-Noyelles, ils entendirent une énorme déflagration et perçurent de la fumée s'élever du côté du « Royal ».

 

A l'intérieur de la brasserie, c'était le bain de sang. Près d'une cinquantaine de militaires avaient été tués et une quarantaine d'autres blessés.

Cette nuit de Noël fut celle du ballet des ambulances. La police allemande, la gendarmerie et la police française procédèrent à plusieurs arrestations, mais sans jamais pouvoir mettre de noms sur les auteurs de l'attentat.

Emile Baheu, responsable du commando, fut arrêté par les autorités françaises en janvier 1943, quelques semaines seulement après le coup du « Royal », mais pour une autre cause : accusé de « reconstitution de ligue dissoute ». C'est-à-dire activisme communiste.

 

Condamné à un an de prison, alors qu'il était libérable, le préfet de la Somme obtint le prolongement de sa peine sans jugement, par décision administrative. Remis aux autorités allemandes, Emile Baheu fut déporté à Buchenwald dont il revint en avril 1945.

Elu maire de Camon en 1971, il mourut le 2 décembre 1982 toujours en fonction lors de son second mandat.

D'autres membres du commando furent arrêtés et déportés durant l'Occupation pour des faits de Résistance, mais sans qu'un lien ait été établi avec l'extraordinaire attentat du "Royal" dans la nuit de Noël 1942.