PREMIERES AUTOMOBILES

Chés Nazus

On appelle ainsi les enfants d'Amiens et des alentours qui ont souvent le nez qui coule...

Quel que soit l'âge, pour entrer dans ces pages, il faut avoir gardé son coeur d'enfant.

 

Depuis nos ancêtres de l'Acheuléen...

Nous racontons dans ces pages, de façon illustrée et distrayante les pages heureuses et sombres de l'Histoire des "Samariens" (habitants de la Somme et d'Amiens), depuis qu'on en sait quelque chose.

"ANTOINETTE" et son amoureux de curé

Passionné de mécanique et d'automobile, l'abbé Jules Gavois, curé de Raineville et chapelain de Notre-Dame d'Amiens, fit longtemps le bonheur et la curiosité des Amiénois aux commandes de sa Panhard et Levassor, l'aînée des quatres roues à moteur existant au monde. Sa passion continue de faire le tour de la planète.

PIERRE MABIRE / photos BNF/ Gallica

Sous la soutane de l'abbé Paul Gavois, curé de Raineville, commune du canton de Villers-Bocage, au nord d'Amiens, brûlait une passion pour « Antoinette ». Ce n'était ni sa servante, ni une liaison secrète, même si l'homme ne dédaignait pas la compagnie des jeunes femmes. C'était sa voiture ainsi nommée par lui, très affectueusement.

Pour la posséder, il avait dû casser sa tirelire : 1800 francs de l'époque, à la fin du 19è siècle, un beau petit magot. Ses paroissiens avaient bien dû se demander quelle mouche avait bien pu piquer leur jeune curé, nouvellement nommé par l'évêque. Ils avaient vu l'engin pour la première fois traverser le village, tiré par un attelage de chevaux. Le curieux chariot en bois, sensé rouler sans aucune aide sauf celle de son conducteur, ne fonctionnait pas. Il y eut bien des sourires en coin et des chuchotements dans le creux des oreilles lorsque la machine, arrivée par train à la gare la plus proche, fut déposée devant le presbytère.

Curé de Raineville et chapelain de Notre-Dame d'Amiens, l'abbé Jules Gavois ne dédaignait de partager sa passion automobile pour "Antoinette" avec de jolies paroissiennes.

L'abbé Gavois faisait rituellement le plein de carburant à Saint-Leu lorsqu'il venait à Amiens avec "Antoinette".

Le curé de Raineville crut perdre son "Antoinette" lorsqu'un mur s'effondra sur elle.

Elégance et galanterie : la règle d'or des automobilistes de l'époque, vers 1900. Ici sur les futurs boulevards extérieurs d'Amiens.

Le curé n'hésitait jamais à mettre les mains dans le cambouis lorsqu'il le fallait. Sa P4 Panhard-Levassor disposait d'un moteur d'1CV, à deux vitesses. La direction était assurée par un levier manuel. le volant n'arriva qu'un peu plus tard, comme sur cette voiture ci-dessus affichant une évolution technique : moteur avant, formes arrondies, roues bandés de caoutchouc plein (moins bruyant).

 

Ci-dessous : Les Amiénois massés aux abords de l'Hôtel de ville pour voir partir les éléments de cavalerie motorisée vers le front de la Somme, durant la Grande guerre 1914-18. C'est dimanche, les hommes sont en costume, chemise et cravate.

L'abbé se mit rapidement à l'ouvrage. Dès la messe basse du matin dite, et les pages du bréviaire lues, il ouvrit le capot, déposa le moteur – un Daimler allemand - qu'il démonta pièce par pièce. Les sceptiques, très nombreux, crurent-ils seulement au miracle ? Ils pensèrent que c'en fut un lorsque le jeune curé, après avoir réparé les pièces défectueuses, lança le moteur à coups de manivelle et qu'une pétarade assourdissante les effraya. Ce chariot était-il l'oeuvre de Dieu, ou bien l'oeuvre du diable auquel le curé aurait succombé ?

Pour le curé, son « Antoinette » fut comme une bénédiction. Elle lui permettait de sillonner la campagne pour retrouver ses ouailles, faire le bonheur des uns et des autres lorsqu'il les invitaient à faire un petit tour à bord. Sa Panhard–Levassor devint sa marque de reconnaissance. On l'entendait arriver de très loin. Mais si elle n'allait guère très vite, parcourant dix à douze kilomètres en une heures, elle allait sûrement, passant sans dommage par les chemins de terre avec ses roues en bois bandées de fer.

Il avait acheté cette automobile vers 1895 à un ingénieur-mécanicien de Troyes, rencontré lorsqu'il s'était rendu au Salon des Moteurs à Pétrole qui s'était tenu en 1893 à Neuilly-sur-Seine, aux portes de Paris. Il y avait bien des voitures neuves à vendre. Jules Gavois s'était régalé la vue devant toutes ces belles machines annonçant la venue d'une ère nouvelle. Mais devant leur prix, il avait reculé. 4 à 5000 francs : bien trop cher pour sa bourse.

Il fut donc l'un des premiers à se placer sur le marché de l'occasion, fort de ses connaissances en mécanique. Lorsqu'il reçut la lettre du vendeur, Emmanuel Buxtorf – qui deviendra plus tard maire de Troyes - il accueillit la missive avec la même ferveur que le mystère de l'Annonciation.

Les années passant, l'abbé acheta une autre voiture, plus luxueuse, confortable et rapide, une Rochet-Schneider, mais sans jamais se séparer de sa chère « Antoinette ». Il crut bien la perdre toutefois lorsqu'un jour, il la retrouva sous l'amas de briques d'un mur effondré.

1921 fut une année de gloire pour celle qu'il cajolait tant. Participant à un concours de modèles anciens, sa P4 Panhard-Levassor fut proclamée « plus ancienne voiture au monde encore en usage ».

Se moquant des modes, il n'hésitait jamais à se rendre à Amiens au levier de son inséparable voiture. A son passage, les rares autres pilotes de véhicules à moteur le saluaient d'un coup de trompe. Il répondait de même façon en pressant la poire en caoutchouc de son avertisseur jasant comme une oie. Rituellement, il faisait le plein d'essence à une pompe installée à Saint-Leu. L'évènement fut un jour immortalisé par un photographe dont le cliché fit le tour des gazettes et des revues automobiles qui commençaient à paraître.

Il roula avec « Antoinette » jusqu'à sa retraite, à 65 ans. Il tint par dessous tout à ce que sa fidèle compagne lui survive. Il en fit donc cadeau à l'Automobile Club de Picardie pour qu'elle soit précieusement conservée.

Classée « monument historique », la voiture de l'abbé Gavois n'a pas fini de faire l'admiration. Elle a été acquise, fin 2013, par la Cité de l'Automobile à Mulhouse, qui renferme l'une des plus prestigieuses collection de voitures anciennes au monde. « Antoinette » est donc dans son paradis, selon les volontés de son amoureux de curé.